Là où la Providence nous conduit

Le hasard n’existe pas : En 1978,  j’accompagnais des collègues au fin fond du Brésil. Là, j’apprenais l’existence de Lettre d’Amazonie et de son fondateur, un prêtre basé à Paris, le Père Sylvain Dourel.

Le Père Sylvain DourelDe retour chez moi, en Alsace, j’écrivis donc au Père Sylvain qui me répondit presque par retour de courrier et m’envoya plusieurs revues. Une correspondance régulière s’ensuivit, et en décembre de cette même année je me rendis à Paris pour rencontrer ce prêtre que je ne connaissais pas. Il m’attendait à la gare de l’Est, Lettre d’Amazonie à la main et après un verre de lait offert par lui, me conduisit à la rue du Pont de Lodi. Sa joie de vivre, sa Foi en Dieu et en l’homme, son sens inné de la communication entre les êtres, son dévouement total à cette lointaine Mission, m’impressionnèrent. J’avais apporté des photos prises là-bas en été. Il les trouva belles et plus tard me demanda de retourner en Amazonie pour en faire d’autres et mieux connaître la Mission.

Premier voyage

Sur le fleuve GuaporéEt moi qui avais beaucoup voyagé auparavant, soit avec mes parents, soit en petits groupes organisés, aux vacances d’été suivantes, je pris mon sac à dos et partis seule, sans connaître un seul mot ni de portugais, ni d’espagnol, mais portée par celui qui, petit à petit, bouleversait mon existence… Le voyage releva de l’aventure… À l’époque les compagnies aériennes proposaient des vols charters à des prix intéressants, mais au parcours épique. Paris, Miami, (Floride), Cali (Colombie), Lima (Pérou), La  Paz (Bolivie), Cochabamba, Trinidad, Guayaramerim (Bolivie encore), et finalement, après avoir traversé le fleuve, Guajará-Mirim (Brésil). Là, j’eus la chance de rencontrer Dom Rey, impressionnant par la carrure et la force de caractère émanant de lui ; à la fois rude et d’une certaine douceur, prévenant et bourru, passionnant à écouter. L’opportunité se présenta pour moi d’aller à Sagarana puis à Costa-Marques. Par le fleuve je découvris le monde de l’eau ; par les pistes, celui de la forêt. Partout une végétation luxuriante s’offrait à mes yeux émerveillés. À chaque halte de voyage, une chaleur d’accueil, une générosité sans pareille. Photographier devint un témoignage. Le retour en France fut difficile.

Toujours plus loin

route amazonieMais déjà le Père Sylvain parlait d’un voyage l’année suivante. Il me mit en contact avec le maquettiste de l’époque qui m’enseigna le regard ciblé nécessaire aux photos d’une revue, la manière de les classer en fonction des besoins, et la façon de les légender.
Je repartis à l’écoute d’un peuple joyeux, vivant au rythme du temps, sans jamais se presser. J’appris le sens du « Se Deus quizer » (si Dieu le veut) qui rend philosophe, du « jeito », fabuleux système D qui rend possible l’impossible. À chaque retour, je me sentais davantage enrichie et partageais avec mes élèves et mes amis ces merveilleuses découvertes et aussi l’évolution de ce coin du Brésil au bout du monde, sans cesse mutant : la piste en terre (jusqu’à 10 heures de voyage pour 350 km dans un bus au confort symbolique, à la sécurité relative) puis la route goudronnée (4 heures de trajet maintenant et avec la climatisation !) ; l’électricité seulement la journée puis, 24 heures sur 24 ; le téléphone par le biais d’un opérateur avec des attentes interminables et aujourd’hui internet et le téléphone ou skype, instantanés ; le manque de produits de base, l’absence de fromage, légumes verts et autres denrées et à présent l’abondance et la variété de tout dans les supermarchés… Et puis, le Père Sylvain me suggéra d’écrire des articles pour Lettre d’Amazonie et me sollicita pour la correction de ceux qu’il recevait, m’enseignant la fine réalisation de sa revue. Il me fit partager sa passion du courrier et les réponses dictées par son cœur. Les années passèrent. Malgré de nombreux projets en attente, je n’arrivais plus à envisager aller ailleurs. Tous les étés je retournais en Amazonie, commençant à m’enraciner, à découvrir la Mission de l’intérieur. Le Père Sylvain m’envoya alors dans le Sud du Diocèse. Il souhaitait des photos de ces jeunes petites villes qu’étaient alors Cerejeiras, Colorado… Je pris donc le bus, toujours seule, vécus et partageais le quotidien des voyageurs : fabuleux temps d’imprévus, de joie, d’humour (ainsi ce bus poussif, crachotant dans les remontées, accompagné par les hoooh, hoooh encourageants des passagers !)

Une vie qui ne fait que commencer

Le Relais du Pont de Lodi devint mon ancre. Je passais là une partie de mes vacances. Et arriva en 2002, l’année de ma retraite. Ma carrière se terminait fin juin. Début juillet à Paris, je marchais auprès du Père Sylvain affaibli par des embolies pulmonaires successives, quand tout à coup, s’arrêtant sur le Pont Neuf, il déclara, tendant la main, comme pour une prophétie : « vous verrez, Mady, votre vie ne fait que commencer. » J’éclatai de rire : pour moi qui venais de prendre ma retraite, la vie s’annonçait comme un fleuve tranquille, avec de longues marches dans ma forêt alsacienne, des rencontres avec mes amis, des concerts dans les villes alentour, des pauses-lecture au soleil de mes balcons, parmi mes plantes. La Providence en décida autrement. Le Père Sylvain s’en alla à peine un peu plus d’un mois après : le 6 août. Et je pris le relais, comme il l’avait souhaité, à Lettre d’Amazonie. La route est parfois difficile, souvent semée d’embûches. Mais, avec le père Gérard au Brésil, l’Abbé Christian Dutreuilh en France, une petite équipe fidèle au Pont de Lodi, nous essayons de poursuivre ensemble, chacun à sa mesure, ce à quoi le père Sylvain avait consacré toute sa vie : le service des pauvres par l’aide à la Mission.